En janvier 2009, le Président de la République, Nicolas Sarkozy, a créé le Conseil de la création artistique et m’en a confié la responsabilité. Il s’agissait non seulement de penser à la façon de moderniser la politique culturelle mais aussi d’apporter des « réponses pragmatiques » pour soutenir la vitalité de la création artistique, le rayonnement international de nos artistes, l’accès de tous aux oeuvres de l’esprit et la promotion de la culture comme éléments structurants du « vivre ensemble » dans notre société.
Le Conseil a travaillé sur tous ces sujets avec une approche concrète. Sans empiéter sur les compétences du ministère de la Culture et de la Communication ou de toute autre institution, mais plutôt en se situant dans les interstices, là où l’action publique aujourd’hui n’est pas suffisamment présente.
Ainsi, les membres du Conseil, tous bénévoles, ont commencé par écouter un grand nombre d’artistes et de professionnels issus des différentes formes de la création. La plupart d’entre eux ne se cantonnent pas à un seul domaine de création. Bien au contraire, ils utilisent simultanément tous les médiums dont ils disposent au service d’oeuvres hybrides. De même que les artistes utilisent tous les supports possibles en les associant, au XXIe siècle, le maître mot d’une politique
culturelle est la
transversalité.
D’où la mise en oeuvre de projets transversaux au sein de structures légères. Chaque projet a été systématiquement évalué par une institution indépendante vis-à-vis du porteur de projet et du Conseil de la Création artistique, choisie après appel d’offre. Les conclusions permettent de dégager les bonnes pratiques en vue d’un éventuel déploiement national du dispositif.
Voici quelques-uns de ces projets :
1. Promouvoir la créativité des jeunes générationsLa première édition d’
Imaginez maintenant a été initiée par le Conseil, à partir d’une commande de Martin Hirsch alors Haut commissaire à la Jeunesse. Du 1er au 4 juillet 2010, nous avons organisé dans neuf villes de France métropolitaines et d’Outre-mer une manifestation nationale dont l’objectif était de repérer et rendre visible la créativité des jeunes de toutes disciplines et métiers d’art confondus. Mille deux cents jeunes artistes de moins de 30 ans ont investi dans chaque ville un lieu de patrimoine pour lui donner vie par la force de leurs imaginaires et de leurs créations. Mille six cents étudiants ont été impliqués dans la conduite du projet dans le cadre de leur cursus pédagogique. Plus de trois cents propositions artistiques ont été présentées au public.
Imaginez Maintenant a été l’opportunité pour 63 % des artistes présents de créer une oeuvre entièrement nouvelle. L’adhésion du public et des jeunes artistes à la manifestation est venue conforter l’intuition première d’
Imaginez maintenant : la créativité de la jeunesse est multiple, foisonnante et décloisonnée ; elle a besoin d’être soutenue et accompagnée par des projets d’envergure qui la rendent visible au plus grand nombre. 94 % des visiteurs ont estimé qu’il fallait rééditer ce type de manifestation pour valoriser les jeunes créateurs. Cent mille visiteurs de tous âges ont assisté à la manifestation.
2. Relier le réel et le virtuel, outil de démocratisation culturelleLe
numérique est l’instrument par excellence de la transversalité : il permet notamment aux artistes de transférer la valeur créative de leurs oeuvres sur un support à dimension mondiale et de mettre la culture à la portée de tous. Le numérique doit devenir, pour le monde de la culture, une création à part entière avec son propre langage, pour que les oeuvres aillent à la rencontre de tous les publics et surtout de ceux qui aujourd’hui ne fréquentent pas spontanément les institutions culturelles. Les services publics de la télévision devront largement y participer.
Le Conseil a élaboré, en partenariat avec la Réunion des Musées Nationaux, à l’occasion de l’exposition Monet au Grand Palais, un site
www.monet2010.com : il s’agit d’un programme d’informations de qualité, de visite virtuelle de l’exposition et de plusieurs compléments
ludiques. Entre septembre 2010 et février 2011, le site, disponible en cinq langues, a reçu plus de 2,5 millions de visites pour une durée moyenne de connexion de 7 à 8 minutes. Il a été récompensé par deux prix (un prix dans la catégorie Sites événementiels et le Prix Spécial) au Grand Prix Stratégie /Amaury Médias 2011 attribués chaque année aux meilleurs dispositifs digitaux.
Le
Centre Pompidou mobile est un espace d’exposition nomade du Centre Pompidou, de 1 000m² qui se déplace de région en région pour permettre l’accés aux oeuvres originales à tous ceux qui en sont éloignés. Le
Centre Pompidou mobile devrait être inauguré à l’automne 2011 avec une exposition sur le thème de la couleur.
Le Conseil a proposé à l’État et à la Ville de Paris, de valoriser pleinement les atouts de la ville et de lui redonner sa place de capitale mondiale de l’art.
Paris Ouest Cultures aurait pour centre la Tour Eiffel qui serait reliée aux établissements culturels de premier plan qui l’entourent : la Cité de l’architecture et du patrimoine, universcience, l’établissement public de la Rmn et du Grand Palais, la Mona Bismark Foundation, le musée d’Art moderne de la Ville de Paris, le musée Galliera, le musée Guimet, le musée de l’Homme, le musée national de la Marine, le musée du Quai Branly, le Palais de Tokyo, le Petit Palais (musée des beaux-arts de la Ville de Paris), le Théâtre national de Chaillot, le Théâtre des Champs-Élysées. Il faudrait aussi compter sur l’implantation proche des grandes salles de vente (Christies, Sotheby’s, Artcurial, Drouot Montaigne)…
Une association réunissant l’État, la Ville de Paris et ces diverses institutions devrait être mise en place pour mener à bien des actions communes allant de la création d’un site Internet commun à des événements à vocation internationale plusieurs fois par an.
3. Initier les jeunes générations à la cultureAvec le soutien du Ministère de la Ville et du Mécénat Musical Société Générale, le Conseil de la création artistique a initié
l’Orchestre des jeunes DEMOS. Il s’agit d’un projet d’éducation musicale et orchestrale rassemblant 450 jeunes âgés de 7 à 12 ans sans pratique musicale antérieure. Il a débuté en janvier 2010 et se développe sur trois ans. Cette expérimentation est encadrée par des musiciens professionnels de l’Orchestre de Paris et de l’Orchestre Symphonique Divertimento, des pédagogues, des animateurs et des éducateurs sociaux. Ce dispositif, unique en France, est basé sur un apprentissage très intensif et encadré de la pratique orchestrale, en direction de jeunes habitants des quartiers populaires de la capitale et proche de Paris, ne disposant pas des ressources économiques, sociales ou culturelles pour pratiquer et découvrir la musique classique dans les institutions existantes. Une démarche innovante a été élaborée, associant une pédagogie collective et un suivi social et éducatif très appuyé, impliquant, outre les musiciens professionnels, de nombreux experts du champ social. Deux concerts ont eu lieu en juillet 2010 à la salle Pleyel à Paris.
Les évaluateurs jugent que la transmission du goût pour l’apprentissage d’un instrument, dans le cadre du projet DEMOS, est une réussite. Le taux de satisfaction des enfants s’élève à 85 % (alors que seulement 15 % d’entre eux ont abandonné). L’envie de continuer d’apprendre est partagée par une très large majorité des enfants. L’adhésion au dispositif de la part des musiciens, des travailleurs sociaux et des collectivités repose sur la complémentarité des compétences
- sociales, éducatives et musicales - mises en oeuvre dans ce projet. Les évaluateurs signalent également une forte adhésion des trente cinq structures sociales participantes : l’Orchestre des jeunes DEMOS est considéré comme un véritable outil éducatif permettant l’apprentissage de l’assiduité, de la concentration, du respect de l’autre, de la socialisation et de l’écoute. Enfin, les évaluateurs soulignent que le projet favorise le développement de liens sociaux entre les familles
et les habitants, les enfants et les équipes éducatives, certains quartiers cloisonnés, et entre les jeunes et les institutions.
Avec l’aide du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, le Conseil a soutenu la création d’une Cinémathèque en ligne pour les étudiants. Il s’agit de former les spectateurs de demain et de préserver la diversité de la production cinématographique. En 2011, s’ouvrira la
Cinémathèque de l’Etudiant, plateforme numérique en VOD grâce à laquelle chaque étudiant pourra visionner gratuitement 451 films du patrimoine mondial du cinéma. Concrètement, au moment de l’inscription en faculté, les 2,2 millions d’étudiants des 85 universités françaises auront un code d’accès à leur espace numérique personnel qui leur permettra de consulter sur leur ordinateur le catalogue de longs-métrages via un travelling sur l’histoire du cinéma. Un comité de sélection a fait des choix, qui vont du film muet jusqu’à nos jours, avec un contenu éditorialisé, élaboré par des spécialistes du cinéma. L’offre de films proposera une découverte du patrimoine du cinéma mondial, elle s’adressera à tous les étudiants, aux mathématiciens comme aux philosophes. Les étudiants pourront découvrir les films dans leur contexte historique et artistique. La conception du site de la cinémathèque tient compte d’une étude menée auprès d’étudiants pour s’inscrire dans les habitudes des digital natives, elle sera ludique et participative. Mais elle devra servir également aux professeurs et aux étudiants comme une « aide aux devoirs » et proposer des contenus pédagogiques conséquents.
4. Les échanges culturels avec les pays étrangersLa reconnaissance et la diffusion de la culture française à l’étranger font partie intégrante de la transversalité. Afin de favoriser la circulation de notre culture, il s’agit de se mettre à l’écoute des pays étrangers et d’identifier ce qui, dans la création contemporaine française, éveille l’intérêt de leur public pour créer les conditions d’un véritable dialogue.
C’est cette démarche qui a guidé le projet
Walls and Bridges : une série d’événements à New York autour des sciences humaines et sociales. La programmation a été établie grâce à un travail d’enquête de plus d’un an mené par Guy Walter et son équipe de la Villa Gillet auprès d’intellectuels, de journalistes et d’universitaires américains. Trois éditions ont été programmées : en janvier, au printemps et à l’automne 2011. La première saison de Walls and Bridges a d’ores et déjà rassemblé 42 personnalités américaines et françaises dans 8 lieux différents de New York (dont la prestigieuse New York Public Library). 1 500 auditeurs ont déjà assisté à ces débats intellectuels de très haute tenue dont 74 % de citoyens des États-Unis, parmi lesquels 69 % ne fréquentaient jamais ou rarement des événements liés à la culture française. 87 % des participants ont déclaré que les débats étaient intellectuellement stimulants et 79 % très novateurs. Cette manifestation a été très bien relayée par le
New York Times et le
New Yorker.
Le Conseil de la Création a soutenu le projet de coopération franco-algérienne pour le développement d’échanges artistiques en faveur de la danse porté par
Abou et Nawal Lagraa. Ceux-ci ont formé la première compagnie de danse contemporaine algérienne en collaboration avec le Ballet national algérien.
Nya, leur première création a été représentée le 18 septembre 2010 à Alger.
5. Le financement de la cultureLa transversalité concerne aussi les modes de financement entre les secteurs privé et public. Face à la crise économique et la stagnation des moyens financiers de l’État, il faut se préoccuper d’articuler les fonds privés et publics. Les fonds de dotation sont particulièrement adaptés à cet usage. C’est pourquoi le Conseil a mené une étude dans ce domaine concernant son propre fonctionnement.
Le Conseil s’est investi résolument dans des projets innovants, pour certains modestes, pour d’autres plus ambitieux afin d’expérimenter de nouvelles façons de soutenir la création artistique et la diffusion des oeuvres de l’esprit auprès d’un public le plus large possible. Il doit montrer par l’exemplarité de ses projets que d’autres formes de soutien à la vie artistique et culturelle sont possibles, et même indispensables. Le Conseil de la création artistique veut donner à réfléchir pour insuffler une nouvelle dynamique aux politiques publiques.
Marin KARMITZDélégué général
mars 2011